Manute Bol, un géant parmi les Hommes

Par Alexis Delcourte

Une jeunesse passée dans la misère

Nous sommes en 1982 au Soudan, l’un des pays les plus dangereux et les plus pauvres au monde. Don Feeley, coach américain reconnu traverse l’atlantique et se rend en Afrique pour entraîner et faire progresser l’équipe militaire soudanaise de basket-ball, une équipe dont le niveau est catastrophique et les infrastructures dans un état lamentable. Parmi ces joueurs au niveau modeste, l’un sort du lot par son physique hors normes. Il mesure 2m31, une taille extraordinaire même dans le monde des géants qu’est le basket-ball, il peine à se déplacer mais utilise parfaitement sa taille pour dominer ces adversaires de l’époque. Ne pesant que 80kg, il est en maigreur extrême avec une IMC aux alentours de 15. Malgré cela, Don Feeley y croit et tente de convaincre Manute Bol, qui ne parle pas anglais, ne sait ni lire ni écrire et dont on ne connaît même pas la date de naissance, de rejoindre les Etats-Unis pour se lancer dans le basket-ball. L’intéressé sait que sa tribu le déshonorera, il est honteux pour un Dinka de quitter son territoire. Sa famille ne le suivra pas non plus et il sera seul aux USA, dans une vie qui ne lui convient pas. Malgré cela, le soudanais décide de faire confiance à Feeley et le suit, il ne supporte plus cette culture qu’est la sienne, la pauvreté et l’ambiance de la ville de Khartoum. Aucun d’eux n’imagine alors qu’ils sont en train d’écrire les premières lignes d’une histoire extraordinaire qui dépassera largement le simple contexte sportif.

Nous n’avons aucune idée du temps séparant cette rencontre avec Don Feeley et la naissance de Manute Bol. Nous savons qu’il est un Dinka, l’un des peuples les plus grands du monde, les hommes de cette ethnie mesurent en général au moins 1m90. Cependant, même pour son peuple, la famille de Manute est incroyablement grande. Sa mère mesure 2m08, son père et sa sœur 2m03 et l’un de ses arrières grand-père a atteint les 2m39. Manute n’a jamais été à l’école, il a vécu une grande partie de son enfance dans son village natal comme berger. L’une des anecdotes célèbres le concernant vient justement d’un jour où il tua un lion avec une lance pour protéger son troupeau. En désaccord constant avec son père, notamment à cause de rites de virilité qu’il considère comme dépassé, le jeune Manute Bol fuit son village natal et commence à découvrir différents sports à partir de 1972, notamment le football. Extrêmement mauvais à cause de sa taille qui est un handicap dans ce jeu, il s’oriente rapidement vers le basket-ball et joue pour les équipes de Wau et Khartoum la capitale. Il s’engage dans l’armée en tant que parachutiste et devient le pivot de l’équipe militaire soudanaise. Manute découvre grâce à ses déplacements la dure réalité pour les Sud-Soudanais, constamment discriminé. Il comprend que son pays est peu développé, mais aussi extrêmement divisé. Il finit par rencontrer Don Feeley qui le motivera à rejoindre les USA.

Premiers pas aux USA

Le coach américain emmène Manute à Cleveland dans l’Ohio où il rencontre Kevin Mackey. C’est cet homme qui décidera au hasard de la date de naissance de Manute, le 16 Octobre 1962. Le jeune Soudanais améliore drastiquement son anglais avec un seul but, parvenir à parler suffisamment bien la langue de Shakespeare pour être admissible à l’université de Cleveland. Malgré ces nombreux efforts, il ne parviendra pas à réussir les examens d’entrée.

Sans avoir joué un seul match universitaire, Manute se présente à la draft 1983 où il est sélectionné par les Clippers au 97ème choix. Cette sélection n’est pas due au talent de Manute mais uniquement à la proximité liant Feeley et le GM des clippers qui sélectionnera le Soudanais pour faire plaisir à son ami. L’appel de Manute au micro montre la reconnaissance portée par les américains envers l’Afrique à l’époque, le représentant de la NBA affirmant n’avoir jamais entendu le nom de la faculté Soudan avant l’appel de Bol. Il devient le premier joueur Africain de l’histoire à être drafté en NBA avant 1984 et un certain Hakeem Olajuwon. Le choix sera plus tard annulé, la NBA considérant Manute trop jeune avec ces dix neuf ans, paradoxal quand on sait qu’il était en réalité probablement le plus vieux joueur de cette draft. Malgré ce retour à la case départ, Bol ne s’avoue pas vaincu et rejoint l’université de Bridgeport afin de suivre des cours d’anglais et jouer en seconde division de NCAA. Son entraîneur, Bruce Webster, un proche de Feeley, lui fait confiance et lui donne un temps de jeu important. Les stats de Bol lui donne raison puisqu’il tourne à 22,5 points, 13,5 rebonds et la moyenne folle de 7,1 contres par match. L’équipe attire désormais trois fois plus de spectateurs que l’année précédente et Bol devient une attraction. Il réalisera lors de cette année universitaire la stat la plus folle de sa carrière et peut être de l’histoire de la NCAA : 32 points, 29 rebonds et 31 contres. Il décide de se présenter à la draft 1985 et change dorénavant de statut, il est un potentiel premier tour de draft. Les observateurs pensent cependant qu’il devrait encore rester un ou deux ans en NCAA pour s’améliorer. Manute a besoin d’argent rapidement, il veut sortir sa sœur du Soudan et décide de s’inscrire à la draft malgré la réticence de certains scouts. Son manque d’expérience en NCAA, uniquement un an ce qui est une anomalie à l’époque ne l’empêche pas d’être drafté par Washington avec le 31ème choix.

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La NBA

En tant que rookie, Manute est dans son prime. Il est titulaire dans 60 des 80 matchs qu’il disputera et s’installe directement en tant que rookie comme meilleur contreur de la NBA avec 5,0 contres par match, la seconde meilleure moyenne de tous les temps et réalisera un match à 15 contres, la meilleure performance de l’histoire pour un rookie . Il est également nommé dans la seconde all défense team. Pas mal pour une première saison. Ces stats au scoring sont catastrophiques mais tout le monde l’a compris, Manute n’est pas un attaquant, c’est un rempart, un défenseur incroyable, un contreur aidé par la nature mais également extrêmement intelligent qui savait où se placer. Il joua lors de sa dernière saison dans la capitale avec le jeune Muggsy Bogues, 1m60. Le plus petit joueur de l’histoire à la mène, le plus grand au pivot, le tout donnant 71cm d’écart entre deux coéquipiers, encore un record de Manute qui ne sera jamais battu et qui a donné lieu à une des photos les plus incroyables de l’histoire de la NBA. Il est tradé à Golden au printemps 1988 où il commence à se créer un shoot à trois points et devient par la même occasion l’un des premiers grands à prendre régulièrement des tirs longue distance. Il popularisera l’expression ‘’my bad’’ au cours de ces années californienne pour s’excuser lors d’une erreur commise.

Manute Bol : Mort d'un géant au grand coeur | Slapinou.com

Il joue ensuite à Philadelphie pour la saison 1990 où il prend part pour la première fois de sa carrière aux 82 matchs de la saison régulière. Cependant, tout le monde le voit, Manute Bol est sur le déclin même s’il n’a en théorie que 28 ans. Kevin Mackey, l’homme qui a décidé de l’âge de Bol a affirmé que selon lui, le Soudanais avait déjà 40 ans quand il a décidé de lui en donner 20 en 1982. Bol aurait donc en 1990 près de cinquante ans et il devient de plus en plus dur pour lui de jouer au basket. Il prendra feu sur un match de la saison 1992-1993 où il marqua 6 tirs à trois points contre son ami et ancien coéquipier Charles Barkley, avant de faire un passage éclair à Miami où il scorera uniquement deux points sous les couleurs floridiennes. Il retournera faire quelques matchs dans chacune des équipes où il a déjà joué, montrant le formidable compagnon de vestiaire qu’il devait être. Il retourne d’abord à Washington pour les deux derniers matchs de la saison où il participe au développement de Gheorge Muresan et ses 2m30 également. Il retourne au 76ers le temps de quatre matchs pour coacher Shawn Bradley et ses 2m29 puis fait ses adieux à la NBA à golden state en 1994. Il laisse derrière lui des lignes statistiques phénoménales. Il aurait contré sur l’ensemble de sa carrière 10 % de tous les tirs tentés lorsqu’il était sur le terrain. Il est le seizième contreur le plus prolifique de tous les temps et possède la seconde meilleure moyenne de l’histoire depuis qu’on comptabilise la stat derrière Mark Eaton. Cependant, Bol a eu un temps de jeu bien moins important que le pivot emblématique du jazz et si l’on remet les stats sur 36min , la ligne au contre de Eaton est à 4.4, celle de Bol s’envole à 6.4. Une derrière statistique résumant parfaitement le rôle de Manute en NBA, il est et sera probablement à jamais le seul joueur de l’histoire de la NBA à comptabiliser plus de contre en carrière que de point.

Un nouveau match

Cependant, contrairement à beaucoup de joueurs NBA, le véritable combat de Manute a commencé lorsqu’il a quitté la grande ligue. Le Soudanais a décidé de se battre pour son pays en informant le monde sur l’horreur qui s’y passait, n’hésitant pas à dépenser une grande partie de son salaire NBA dans des infrastructures. Sur les 5 millions de dollars gagnés par Manute aux USA, au moins 3 sont partis dans le Soudan afin de lutter contre la guerre civile. En 2001, le gouvernement Soudanais proposa à Manute le poste de ministre des Sports. Le Soudan, pays musulman, exigea que Bol se convertisse à l’islam. Profondément chrétien, ce dernier refusa le poste et fut chassé de son pays natal. Il se réfugia en Egypte puis obtint l’asile politique aux USA où il mourut à l’âge officiel de 47 ans, mais en réalité probablement plus proche des 70 ans.

Manute Bol a fait don de tous ses revenus NBA à des associations  caritatives soudanaises – Sideline

Pour conclure…

Charles Barkley, qui connaissait Manute a dit ‘’ Si tout le monde était un Manute Bol, c’est un monde dans lequel je voudrais vivre. Il est intelligent, il sait ce qu’il se passe , il n’est pas comme beaucoup d’autres, un simple joueur de basket’’. Manute Bol a compris dès ses débuts du pouvoir qu’allait être son rôle, celui d’un messager, un pionnier, l’un des premiers Africains en NBA, un homme a profité de sa situation pour aider les siens, n’hésitant pas à dépenser tout ce qu’il possédait. Manute Bol n’a jamais été comme les autres, sur le terrain, il n’attaquait que très peu, il était un rempart, faisant face à toutes les attaques adverses. En dehors du parquet, c’était pareil, il ne déclenchait aucune hostilité, ne possédait aucune haine et se contentait de faire face comme il le pouvait à la misère et à la guerre. Manute Bol fait partie de ces joueurs qui n’aura eu une carrière NBA que brève, récoltant peu de distinction individuelle mais qui restera pourtant grâce à ces combats, aux légendes l’entourant comme l’un des joueurs les plus iconiques de l’histoire de la grande ligue. Charles Barkley a raison, si tout le monde pouvait être un Manute Bol, le monde serait une paisible utopie. La récente entrée en NBA de Bol Bol a permis de redécouvrir l’histoire de son père, celle d’un géant parmi les hommes, un individu bon, ayant eu une dizaine de vies, le genre d’individu à côté de qui ont se sent minuscule, et pas uniquement pour une raison de taille. Le Soudanais aura tout donné pour les siens, il a sacrifié sa vie, vivant dans une société aux antipodes de sa culture, pour récolter quelques millions de dollars dans la tentative vaine de changer les choses. La situation au Soudan n’a que guère changé mais ce n’est pas de sa faute, il aura tout tenté.